« C’est un arbre familier, un arbre tout simple, à l’image de notre nature modeste et resplendissante. (…). Il fête l’arrivée de l’été. Il devient arbre de lumière parsemé de mille étoiles odorantes. Les fleurs s’épanouissent et emplissent l’air d’un suave parfum ».
Nathalie Tordjman, Le tilleul, Actes Sud

Après quinze minutes de virages en lacet et le cœur un peu balloté, nous voilà garés sur la place du Charel de Lesches-en-Diois. À l’ombre des tilleuls bien sûr. L’odeur puissante et miellée vient nous saisir. Il s’agit maintenant de retrouver Le cueilleur du village. Joris, ouvrier agricole ovin, cueilleur de sureau, de tilleul et autres délices que la nature nous offre. Dans chaque ruelle que nous traversons, un tilleul vient chatouiller nos narines.

Nous finissons par apercevoir Joris et sa mère en train de s’installer devant une petite merveille. « Celui-là, j’avoue, c’est l’un de mes préférés », nous confie Joris, son échelon à la main. Cette échelle particulière, finissant en pointe, lui donne plus de flexibilité. « Mon grand-père en avait une qui faisait 5 mètres ! ». Il la coince sur une fourche de l’arbre, enfile son sac de jute, un sécateur dans une poche et la cueillette peut commencer.

Première étape : la taille. « Si tu veux garder de la récolte sur plusieurs années, avoir des bractées importantes, il faut que la lumière puisse pénétrer ». Et pour éviter que les branches ne s’écartent, il faut couper les nouvelles pousses.  « Lorsque tu poses ton échelle, tu dois pouvoir cueillir toutes les fleurs autour de toi » précise Joris.

Les petites branches sont jetées au sol et sa mère peut commencer à remplir le bourras, morceau de tissu en toile de jute, utilisé pour emballé le tilleul. Elle raconte… « Pendant la saison du tilleul, on se retrouvait tous après l’école avec les parents, grands-parents, les frères, les sœurs, les cousins, les cousines, les voisins, les voisines. Tout le monde ramassait. Tous les gens du village. Puis vers mes 20 ans, j’ai arrêté. La demande avait baissé, cela ne valait plus le coup ». L’émotion au souvenir de cette période est palpable. Il est dit que les arbres sont les témoins de notre histoire. Dans ce village perché à 1000 mètres d’altitude, ces dizaines et dizaines de tilleuls nous permettent d’imaginer le tableau de l’époque. C’est aussi pour cela que Joris a décidé de reprendre cette activité il y a quatre ans. Pour préserver cette dimension sociale et historique.

 Photo d’une famille du village en train de ramasser le tilleul.
Source Mairie de Lesches-en-Diois

Un chien aboie. « Tornade ! » Joris siffle sa chienne. Celle-ci est confortablement installée à l’ombre du tilleul. Roger arrive. Roger c’est le propriétaire du tilleul. Il connaît son arbre par cœur, il l’a taillé pendant des années pour la cueillette, d’où sa forme parfaite. Joris lui tend le sécateur : « Montre-nous comme on doit tailler ! C’est pour l’Herbier du Diois ». Aujourd’hui âgé de 85 ans, cet ancien cueilleur n’a oublié aucun geste : « ça c’est en trop. Ça c’est en trop. Ça, ça et ça. On garde juste le bord. » Simple, précis, efficace. Chaque arbre a sa spécificité en fonction de son histoire, de son propriétaire, de sa fonction. Dans le corps d’une ferme ou sur les places, les premières branches des arbres sont hautes pour faire de l’ombre. Dans le temps, les paysans arrivaient avec leur charrette pleine de foin pour accéder directement aux branches.

Joris descend de son échelon et propose de nous montrer son tilleul en train de sécher. Nous passons d’abord devant un jeune arbre de 50 ans campé dans un champ, puis un autre dans un jardin, dans une cour, au bord de la route… sans oublier le plus ancien, âgé de 150 ans !

Montée de l’église – années 1910. Source Mairie de Lesches-en-Diois

Nous contournons l’Église avant de franchir la porte d’une vieille maison en pierre. L’odeur, les meubles, les couleurs, la fraicheur. Le décor est semblable à un musée dans lequel nous n’oserions toucher une œuvre. Nous montons l’escalier, ouvrons la trappe. Dans le grenier, du sureau sèche avant de laisser place au tilleul. Ici c’est parfait. Il fait chaud, très chaud, c’est sombre et deux ouvertures permettent d’aérer l’espace. Nous repartons en direction d’une ancienne habitation. La porte grince et s’ouvre sur une pièce de vie. Un vieil évier rappel que ce lieu était occupé jadis. L’air est doux et parfumé. Joris ouvre un volet pour faire entrer un peu de lumière. Le sol est jonché de bractées et fleurs de tilleul. Il en attrape une poignée. Cela crisse joliment sous ses doigts.

« Il faut le tourner au moins une fois par jour » explique Joris. Là où il fait bien chaud, le tilleul sèche en moyenne en 3/4 jours. « Je le tourne à la main, mais les derniers temps, mon grand-père à 85 ans le faisait à la fourche ».

Une fois sec, les particuliers nous emmènent leurs bourras jusqu’à l’Herbier.

Certains cueilleurs arrivent à nous fournir plus de 300 kilos sec, soit 1 tonne en frais ! Néanmoins, le nombre de cueilleurs diminue chaque année. Rares sont les jeunes agriculteurs, éleveurs ou autre à prendre le chemin de Joris et poursuivre la tradition. Et les anciens disparaissent petit-à-petit. C’est que la cueillette sur d’importants volumes ne s’improvise pas ! Les arbres demandent d’être entretenus tous les ans. Lorsqu’ils sont en fleurs, il faut se rendre disponible et disposer d’une main d’œuvre importante sur un temps court. Sachant qu’au même moment, beaucoup d’autres travaux à la ferme ne peuvent être délaissés. Il est nécessaire de savoir travailler en hauteur. Puis reste à trouver un endroit pour sécher la récolte. À l’abri de la lumière et des animaux domestiques. Heureusement, nous sentons dans les propos de Joris du plaisir à faire ce travail. Et l’envie forte de le partager avec d’autre. Il souligne tout de même que « le prix du tilleul doit nécessairement augmenter » afin de pouvoir embaucher des saisonniers, augmenter les volumes et ainsi sauvegarder la filière. Beaucoup d’efforts ont été fait ces dernières années pour redynamiser la cueillette, et nous comptons continuer d’être acteur de cette relance. Nous souhaitons pouvoir fournir chaque année nos clients (herboristeries, parfumeries, groupes agroalimentaires) de ces fleurs bien jaunes et odorantes de notre belle vallée !

Dans la partie de notre nouveau bâtiment dédiée au tilleul, les bourras sont pesés puis rangés en fonction de leur certification ou de leur localisation : Biologique, BioSuisse, Fair For life, Baronnies.

Enfin, les commandes sont expédiées à nos clients. Le tilleul de Joris se retrouvera ainsi dans les tisanes distribuées dans de nombreux magasins bio français.

Notre effort écologique
39 698 KM
Kilomètres à vélo cette année
électricité produite cette année
547 519 kwh
électricité consommée cette année